Lucien BONNAFÉ,
à la recherche d'un désaliénisme théorique
(Figeac, octobre 1912-
Paris, mars 2003)

 
Engagé  dans la Résistance pendant la seconde guerre mondiale, il rencontra les surréalistes et devint l'ami de Paul Eluard venu le rejoindre à l'hopital de Saint Alban en Lozère, comme Jacques Lacan, Gérard Oury, Georges Canguilhem, Tosqualles... Il est considéré comme le fondateur en France de la psychiatrie institutionnelle - la psychiatrie de secteur naissant d'après lui dès les années 30.

 

 
Le Monde : Article publié le 20 Mars 2003, Par Elisabeth Roudinesco
 
Extrait : Pionnier de la psychiatrie « désaliéniste » . DERNIÈRE grande figure d'une génération de psychiatres qui furent les pionniers d'une vaste rénovation de l'institution asilaire, Lucien Bonnafé s'est éteint à son domicile de La Ville-du-Bois (Essonne), dimanche 16 mars. Il était âgé de 90 ans. Né à Figeac (Lot), le 15 octobre 1912, Lucien Bonnafé, fils d'un médecin généraliste, était issu d'une famille de la bourgeoisie provinciale.
   


Le célèbre psychiatre, défenseur inlassable du « désaliénisme », vient de disparaître à 90 ans.
Compagnon des surréalistes, communiste, résistant et poète ; il a été de tous les combats de la psychiatrie : depuis Saint-Alban avec Tosquelles pour créer la psychothérapie institutionnelle puis l’invention du secteur avec le groupe de Sèvres, jusqu’à ses indignations récentes contre la figure perverse d’Alexis Carrel.



 


Lucien Bonnafé, " né psychiatre "

Médecin, thérapeute, praticien " désaliéniste " reconnu par ses pairs, nourri de surréalisme, communiste depuis 1934, il est mort vendredi.
 

Lucien Bonnafé, qui vient de disparaître le vendredi 14 mars, était né à Figeac, dans le Lot, le 15 octobre 1912. On peut dire qu'il était tombé très jeune dans la marmite de la psychiatrie puisque son père, praticien de bourgade et médecin directeur d'une compagnie de chemins de fer, était lui-même fils d'un aliéniste, directeur de l'hôpital du canton. Par ailleurs, Lucien Bonnafé n'hésitait pas à dire de lui qu'il était " né psychiatre " dans le sens où son enfance avait été peuplée du monde de la folie. Ses jouets étaient pour beaucoup d'entre eux des objets fabriqués par les patients de son grand-père. D'autre part, la légende de la Bête du Gévaudan irriguait son sol natal lozérien et il conservait par-devers lui moult images et petits contes versifiés sur cette bête qui mangeait les petits et les grands.

Avec son ami poète Jean Marcenac, décédé il y a quelques années, il était le dernier survivant du groupe surréaliste de Toulouse. Grâce à sa carte de fils de cheminot avec laquelle il voyageait gratuitement, il fut l'émissaire de son groupe auprès des surréalistes parisiens. C'est ainsi qu'il connut plus particulièrement Max Ernst, Man Ray et René Crevel. Militant communiste à partir de 1934, il a intensément vécu les grands moments de l'histoire de notre pays au XXe siècle : la guerre d'Espagne, la Résistance, la Libération, la guerre froide, le Programme commun, les années quatre-vingt. Très actif contre l'occupation nazie dès la fin de la " drôle de guerre " (1940), il accomplit un travail politique remarquable dans le monde médical.

Sa longue carrière de psychiatre est celle d'un désaliéniste. Très vite, il s'est opposé à tout ce qui tendait à exclure de la société les aliénés et leurs souffrances : " C'est normal, affirmait-il, la psychiatrie est par excellence le révélateur incisif de ce qui se passe dans la société. " Il a été l'un des premiers " psy " à vouloir bâtir le contraire du système asilaire. En même temps, il était profondément convaincu que l'attitude du peuple dans son ensemble et des spécialistes vis-à-vis de la folie devait être changée. Il est l'un des premiers penseurs à avoir affirmé, après la Seconde Guerre mondiale, que " le temps de la prohibition des potentiels populaires était derrière nous ". Venant de la part de quelqu'un qui avait dirigé l'hôpital psychiatrique de Saint-Alban, en Lozère, où se retrouvèrent pêle-mêle en 1942 des résistants, des fous, des thérapeutes et des intellectuels de passage parmi lesquels le poète Paul Eluard ou le philosophe Georges Canguilhem, l'expression a aujourd'hui une force plus actuelle que jamais. Signalons, pour finir, que cet être exceptionnel, prophète en psychiatrie sinon en son pays, s'est exprimé jusqu'à son dernier souffle dans les colonnes de l'Humanité.

Arnaud Spire - Article paru dans l'édition du Journal l'Humanité du 18 mars 2003.


Lucien Bonnafé en quelques dates

1912. Né à Figeac le 15 octobre. Son père est médecin, son grand père aliéniste.
1930. Il appartient au groupe « surréaliste » de Toulouse avec son ami Marcenac. Il croise Aragon, Breton, Éluard, Buñuel, etc.
1934. Il est, avec Marcenac, condamné à 2 ans de prison avec sursis pour participation à une manifestation anti-fasciste interdite. Il adhère au Parti Communiste Français dont il restera membre jusqu’à sa mort.
1938. Il croise Antonin Artaud à Ville-Evrard.
1939-1944. Médecin psychiatre. Il succède à Balvet à la direction de l’hôpital de Saint-Alban à partir de 1942.
À ses cotés François Tosquelles, psychiatre et psychanalyste réfugié d’Espagne. L’hôpital de Lozère abrite malades, résistants et intellectuels réfugiés comme le poète Éluard et G. Canguilhem, le philosophe. Une deuxième génération s’y forme avec Chaurand, Jean Oury. Le « groupe du Gévaudan » inventera les éléments de psychothérapie institutionnelle.
1945. Aux côtés du ministre de la Santé A. Croizat, il impulse son « mouvement désaliéniste ». Il soutient, avec L. Le Guilland, Georges Mauco dans la création à Paris-Claude Bernard, du premier centre de consultation pour enfant d’orientation psychanalytique. À l’Évolution Psychiatrique il fréquente Henri Ey comme Eugène Minkovski et aussi Lacan qui ne dédaigne pas sa psychiatrie sociale.
1949. Il signe contre son gré, avec Serge Lébovici et Le Guilland, le manifeste « la psychanalyse, idéologie réactionnaire », manifeste impulsé par Sven Follin et imposé par la direction du PCF alignée sur le pavlovisme soviétique.
1950. Il énonce les « bienfaits de la leçon freudienne » au sein du PCF, malgré le scandale des bien-pensants, anticipant l’ouverture idéologique incarnée par Althusser.
1954. G. Daumezon et Germaine le Guillant fondent la revue Vie Sociale et Traitements destinée à accompagner la formation des infirmiers des hôpitaux psychiatriques dans les stages Ceméa et à soutenir le débat désaliéniste. Bonnafé fera partie des collaborateurs réguliers de VST-Ceméa jusqu’à la fin. Avec Gentis, Daumezon, Le Guillant, il participe aux travaux des Ceméa régulièrement.
1959. Le « groupe de Sèvres » réuni autour de Le Guillant, invente le concept de secteur. On y trouve : Bonnafé, Daumézon, Tosquelles, Diatkine, Torrubia, Oury, Duchêne, Million, Pariente, Lambert, Fernandez-Zoïla, Mignot. La circulaire du 15 mars 1960 consacre le secteur, sans pouvoir l’imposer.
1961. Les Éditions Sociales publient 27 opinions sur la psychothérapie. Le rôle psychothérapique de l’infirmier y est valorisé.
1975. Il ose dénoncer l’usage répressif de la « psychiatrie » d’État soviétique lors de la Fête de L’Humanité.
1977. Il prend sa retraite, honoré par les siens comme par l’Italien Franco Basaglia.
1981. Coopère à l’action de Jack Ralite, ministre de la Santé et publie Psychiatrie populaire au Scarabée-Ceméa.
1990. Il dénonce inlassablement l’idéologie eugéniste et la figure perverse d’Alexis Carrel et publiera en 1996 L’homme cet inconnu avec P. Tort (Éd. Syllepse). Il suit la réforme des lois de 1838, en refusant toute loi spécifique au malade mental.
2000. Il inaugure le Centre Lucien-Bonnafé à l’Hôpital de Corbeil-Essonnes. Un recueil de ses textes paraît en 2002 chez Érès sous le titre La Psychanalyse de la connaissance qui se réfère à Bachelard. Il participe fidèlement aux journées annuelles de Saint-Alban comme aux congrès des Ceméa.
2003. Il meurt le 14 mars, l’année de ses 90 ans.


Serge Vallon -  (Sources : VST ; E. Roudinesco, Histoire de la psychanalyse en France, éd. du Seuil ; L’Humanité, 18 mars 2003.)

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