BSEL - Juillet-Septembre 1998 - Léone Ducos-Pons

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Léone
Ducos-Pons

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3e fascicule 1998 - Juillet-Septembre - Tome CXIX

La société des Études du Lot | Sommaire complet du fascicule

 

LE QUERCYNOIS GUILLAUME JACOB,
PROFESSEUR DE MÉDECINE
DANS L'ESPAGNE DU XVIIIè SIÈCLE

Le XVIIIème siècle est marqué en Espagne par des progrès considérables des sciences médicales et chirurgicales, par rapport au siècle précédent. A l’avènement du roi Philippe V, petit fils de Louis XIV, arrivent en Espagne des chirurgiens étrangers, parmi lesquels de nombreux Français de la Faculté de Montpellier particulièrement prisés (l).

A l’aube de ce siècle, des médecins sévillans, face à la médiocrité de la chirurgie héritée du XVIIème, s’informent des progrès de la science en Europe et dans le but d’améliorer les études à Séville rédigent des Ordonnances et créent un cercle qui reçoivent l’approbation de Philippe V à Barcelone le 1er octobre 1701. Dès lors naît "la Société Royale de Médecine et autres Sciences de Séville" (2).

A la même époque se fait jour à Cadix, sous l’impulsion du Français Jean de Lacombe, chirurgien major de l’Armada, un mouvement de rénovation de la chirurgie qui, étayé ensuite par Pedro Virgili, donnera naissance en 1748 à l’Ecole de Chirurgie de Cadix (3).

Guillaume Jacob* :

Né à Castelnau Montratier en Quercy en 1699, il est le second enfant de Guillaume Jacob, notaire royal et de Marie Cayla. La famille comptera cinq enfants, dont quatre garçons ; le père meurt en 1713, le plus jeune fils Joseph est âgé de 5 ans (11). C’était une famille aisée comme en témoigne le testament laissé par le dernier survivant, Pierre, en 1777 (6). On retrouve la trace de Guillaume Jacob à la Faculté de Médecine de Montpellier où il est immatriculé le 1er juillet 1724, obtient son baccalauréat le 12 mai 1728, est licencié le 6 septembre 1728 et fait Docteur Ordinaire en 1729 (7).

L’Anatomiste :

La Société Royale de Séville considère l’enseignement et la pratique de l’anatomie d’importance capitale pour la médecine et la chirurgie de l’époque (4).

D’après les documents concernant les professeurs d’anatomie de la Royale Société (4), Florencio Kelly inscrit à la société le 3 novembre 1701 exécuta les premières dissections et autopsies ; lui succéda le Français Blas-Beaumont de l’Académie Royale de Paris, chirurgien du roi Philippe V et de l’Hôpital Général de Madrid ; entré à la Société le 17 novembre 1729, il exerça pendant trois ans sa fonction d’anatomiste ; se sentant fatigué en 1732, il demande à la Société de trouver un remplaçant. Le Dr Cervi de Parme, médecin d’Isabelle de Farnèse épouse du roi Philippe V d’Espagne, nomme Guillaume Jacob (5).

Notre compatriote est inscrit dans les registres de la Société Royale de Médecine le 4 octobre 1732 4 ; il reçoit dès le mois d’octobre le salaire de 400 ducats (2).

Au mois de décembre il fit une démonstration sur l’anatomie de l’œil, mais ne commença ses cours que l’année suivante.

Les démonstrations ont lieu dans l’amphithéâtre de l’Hôpital de l’Amour de Dieu (2).

Comme va nous le montrer le compte rendu de la première séance, un nombre considérable de personnes, par intérêt scientifique ou par curiosité, souhaitait assister aux leçons (5).

"Déroulement de la première leçon : le 11 février 1733, Don Diego Gaviria, vice-président de la Société, lut sur la division et subdivision du corps humain, téguments, hypoderme et muscles de l’abdomen. La lecture terminée, notre anatomiste Guillaume Jacob fit sur le cadavre la démonstration des mêmes parties. Ainsi se termina la séance. Le jour précédent, dans tous les lieux publics de la ville et des alentours, des affiches avaient été apposées. A la porte de l’hôpital deux soldats montaient la garde, informaient les gens, évitaient le désordre dû à l’affluence et se demandaient s’ils poseraient des affiches les jours suivants (2)". Les séances des sujets traités se succédèrent dans l’ordre ci-dessous :

12 février : péritoine, vaisseaux ombilicaux et épiploon*, estomac, intestin et mésentère*,

20 février : foie, vésicule biliaire, rate, capsules surrénales, reins et vessie,

21 février : organes sexuels de l’homme,

22 février : seins, poitrine et plèvre, médiastin*, péricarde et cœur,

23 février : poumons, trachée-artère et muscles du larynx,

24 février : la tête : téguments, poils, cheveux, péricrâne, dure-mère et pie-mère*, cerveau et cervelet, moelle épinière et origine des nerfs crâniens,

25 février : les organes des sens,

26 février : les muscles de la respiration ; épaules, bras et avant-bras, poignets et doigts,

28 février : le chyle, la circulation du chyle, le canal thoracique, sur l’animal vivant, un chien. Guillaume Jacob présentait les différents organes sur le cadavre, excepté dans cette dernière leçon. Ainsi se terminèrent les cours d’anatomie (2).

Le 7 mai 1733 on demande à l’Hôpital de l’Amour de Dieu de faire savoir quand il y aura un cadavre disponible pour commencer les dissections. Des affiches sont apposées pour annoncer le jour où ces séances auront lieu.

Le 9 mai est annoncée l’opération de la paracentèse*, par Guillaume Jacob. Il explique en premier la maladie, ensuite fait l’opération, signalant tous les détails et préliminaires indispensables à pareille opération.

Le 13 mai, Guillaume Jacob fit l’opération de l’empyéme*, expliqua la maladie, ses causes, le pronostic, les symptômes, les remèdes.

Les séances de la Société sont suspendues comme d’habitude à partir du 21 mai (2).

Jacob est célibataire et vit modestement, loge dans la maison même de la Société Royale ; des documents expliquent comment ont été aménagées des pièces à son usage, en contrepartie, il doit organiser la bibliothèque et y mettre de l’ordre. Le Dr Jacob travaille au début avec enthousiasme, assisté du dynamique D. Arcadio pour des séances d’anatomie de qualité et d’intérêt reconnus. Il entretient d’ailleurs de très bonnes relations avec D. Arcadio, botaniste et pharmacien (5). A l’assemblée du 16 avril 1735, Guillaume Jacob propose d’aller à Paris au terme de ses vacances pour s’instruire des nouvelles opérations aussi bien anatomiques que chirurgicales, des nouvelles découvertes de l’Académie Royale il pourrait également se renseigner sur les meilleurs livres et les semences de végétaux, pour créer à Séville une bibliothèque et un jardin des plantes forts utiles, et aussi acheter tous les instruments indispensables aux exercices anatomiques ; en outre, il présente une lettre de Mr Jean Baptiste Legendre, médecin de la Chambre du Roy, adressée à Don Gaviria vice-président de la Société, qui, en accord avec Don José Cervi, président de la Société, considère cette démarche comme très utile (2).

Le 3 juin 1735 cette demande reçoit l’accord du bureau (2). Pour les achats on lui remet six mille quatre cents réales en argent 5.

L’Académie Royale de Séville, ex-Société Royale, conserve dans ses archives quatorze lettres écrites par G. Jacob ou les personnalités qu’il a rencontrées lors de ses séjours à Paris (2).

Les lettres : voyage et activité de Guillaume Jacob à Paris (2).

Il embarque le 22 juin à Cadix après huit jours d’attente dans cette ville, d’un bateau en partance pour la France. Il arrive à Saint Malo après huit jours de navigation. Nouvelle attente des messageries parisiennes, enfin le 1er août il est chaleureusement accueilli à Paris par M. Boyer. Guillaume Jacob écrit très régulièrement à Don José Gaviria y Léon, vice-président de la Société, pour lui faire part de ses démarches, de ses impressions, lui demander conseil et recommande de transmettre son salut à D. Arcadio ainsi que ses respects à son épouse Dona Maria. Il manifeste son étonnement "dans cette grande ville où il a du mal à s’orienter, il y a tant de monde, tant de voitures, tant de rues".

Ses démarches ne se font pas aussi rapidement qu’il aurait souhaité. Il a pu remettre à M.M. Boyer et de Jussieu académiciens et botanistes, les plantes dont on l’avait chargé, qu’ils ont fort appréciées, mais il n’a pu rencontrer à Versailles le Premier médecin du roi (probablement M. Chicoyneau), le roi étant à ce moment là à Petit-Bourg ; de même, une lettre à remettre à M. de Réaumur président de l’Académie Royale reste en attente plus de trois semaines, le président étant à sa maison de campagne.

Cependant, il a pu faire l’acquisition de 22 volumes des Mémoires de l’Académie Royale, trouvés d’occasion (toujours présents dans la bibliothèque de l’Académie Royale de Séville qui en compte maintenant 86) (5).

Mr Hunan, premier anatomiste de Paris, puisqu’on le dit plus expert que Mr Wislow, va lui procurer le meilleur connaisseur en instruments et le présenter à des docteurs de la Faculté, il compte aussi nouer d’autres relations grâce au ministre espagnol. Aux derniers jours du mois d’août, Jacob rencontre enfin M. de Réaumur qu’il va voir accompagné par M. Bernard de Jussieu. Il est reçu avec beaucoup d’amabilité, et la lettre a tant de succès que M. de Réaumur prie M. de Jussieu de conduire Jacob à la prochaine séance de l’Académie pour y être présenté et assister à la lecture de sa lettre.

Ils y arrivèrent à trois heures de l’après-midi, Jacob alla s’installer à une place réservée aux auditeurs, mais on vint le chercher pour le placer avec les sociétaires, face au directeur et aux membres honoraires. "M. Fontenelle, Secrétaire de l’Académie, commença la lecture de la lettre avec difficulté, les caractères étant un peu différents de ceux de France ; je dus m’approcher de lui pour l’aider. A la fin M. de Réaumur déclara que de tels échanges seraient très fructueux d’autant qu’on manquait de connaissances sur l’Espagne et ses Indes". G. Jacob reçut également les hommages de M. le Cardinal de Polignac, sociétaire, et de nombreuses questions lui furent posées concernant la société. La séance se poursuivit par la présentation d’un cœur qui conservait un trou de Botal fait dans la cicatrice du premier. Un autre académicien lut un mémoire sur un moulin à vent de conception nouvelle ; un troisième démontra une proposition* géométrique. Il fut encore fêté autant que les sociétaires, et à la sortie M. de Réaumur lui demanda si la Société sévillane consentirait à faire des relevés de températures avec un thermomètre très exact pendant les périodes les plus rigoureuses d’été et d’hiver.

Tout ceci est confirmé dans une lettre que M. Fontenelle adressa à la Société Royale de Séville.

Dans la suite de son séjour, peu facilité par M. Boyer, très occupé et qui souffrait d’un rhumatisme à l’épaule et au bras droit, il trouva une aide plus efficace auprès de M. de Jussieu ; il s’informe sur la constitution de l’Académie pour essayer de calquer la Société sur ce modèle; en outre il fréquente les hôpitaux et les écoles et tout ce qui peut contribuer à améliorer leur institution. Il se soucie également de faire valoir les qualités du président Don José Cervi et demande à D. Fernando de Trébino, Ambassadeur d’Espagne, de présenter une requête à M. de Maurepas afin d’obtenir une faveur pour le Président. Le Dr Cervi fut nommé "Académicien étranger" à la place du Dr Boerhaave décédé en 1738 ; la nomination arriva de Versailles datée du 20 mars 1739, signée par Maurepas (5).

Ce premier séjour semble se terminer en septembre, mais il a rencontré de nombreuses personnalités et en mai 1736, M. Bruzen de la Martinière adresse de La Haye, une lettre à Don Gaviria, pour lui proposer d’imprimer à ses frais un mémoire sur l’histoire de la Société. En juin 1736, Hans Sloane, Président de l’Académie Royale de Londres, propose un échange de correspondance entre les deux sociétés.

Guillaume Jacob est de nouveau à Paris en juillet 1736. Dans sa lettre du 29 juillet adressée à Don Gaviria, il annonce que M. de Jussieu frère aîné, offre à la Société l’œuvre de M. Morisson en échange de quelques livres d’Espagne. Toutes ses démarches ont pour but de valoriser la Société et de la faire reconnaître par toutes les Sociétés Savantes d’Europe.

Ayant appris par des Français que deux officiers de la Marine espagnole avaient fait de remarquables opérations géométriques très justes à Vera Cruz, il suggère au bureau de la société de les recevoir dans la Société Royale et d’imprimer à son compte leurs travaux pour en retirer quelque gloire.

M. Bruzen de la Martinière propose de dédier un volume de son Encyclopédie à la Société Royale de Séville ; l’Académie de Londre inscrit le Dr Cervi parmi ses membre. Malgré ces succès les dernières lettres de Guillaume Jacob sont pleine d’amertume. Le décès de M. Legendre l’affecte profondément ; c’était l’ami le plus sûr et le plus efficace ; il faisait acheminer son courrier vers l’Espagne par des messagers dévoués. Maintenant M. Gaviria ne reçoit plus régulièrement les lettres ; de son côté M. Boyer chargé des lettres adressées à Jacob oublie de les lui remettre. Jacob est déçu par " cette communauté qui a beaucoup de principes mais dont la réalité consiste plus en promesses qu’en actes ".

On peut être étonné du profond attachement de Jacob à la Société Royale, et à l’Espagne de laquelle il parle comme s’il en était originaire. Il n’en oublie pour autant sa famille et dans ses deux dernières lettres, prie le Président de bien vouloir intervenir auprès de ses relations pour "son pauvre frère le plus jeune" qui souhaiterait obtenir une place de garde du corps dans la Compagnie Flamande.

Le 2 août 1736 M. Chicoyneau, médecin du roi Louis XV, écrivait à la Société Royale de Séville à propos de Jacob (2) : "vous ne pouviez faire meilleur choix pour accomplir le désir louable d’enrichir la Société de tout ce qu’il y a à Paris ; déjà il a acquis et conservé le plus utile pour l’avancement et la perfection des sciences et des arts.

"J’avais déjà connu cet illustre Docteur au temps où il étudiait à l’Université de Montpellier et on pouvait déjà prévoir que nous aurions l’honneur de l’avoir élevé parmi nous ; il acquit très rapidement le talent nécessaire pour exercer la profession avec élégance et les applaudissements du public, de sorte que je ne suis pas étonné qu’il ait été généralement estimé et aimé de tous les illustres académiciens et personnalités que nous avons ici, pour sa science et son savoir, et que tous ont fait leur possible pour lui communiquer tout ce qui peut servir à réaliser votre noble et utile projet. Le seul regret que j’ai à ce sujet, est que mes obligations auprès de Sa Majesté ne m’aient pas permis d’être aussi utile que je l’eusse souhaité".

Retour à Séville (2).

Jacob reprend ses cours comme précédemment avec quelques changements de détails. De son voyage à Paris il résulta une démonstration, faite le 3 mars 1738, de la machine pneumatique qu’il avait achetée et le 10 mars, une séance préparée pour des observations au microscope dut être reportée, la journée très pluvieuse ne donnait pas assez de lumière.

En 1739 les séances de dissection sont interrompues, Jacob est chargé d’accompagner le comte de Marsillach, de Malaga à Madrid.

Au cours de cette même année, quelques personnalités de la Royale Société déclarent l’anatomie inutile à la médecine et à la chirurgie, "un écrit injurieux" est publié contre cet art ; des médecins de la Faculté de Halle nient l’utilité de l’anatomie pour le médecin (4).

Aussitôt la Société réagit à pareille calomnie et publie un manifeste signé des plus grands médecins et chirurgiens de la Cour et de la Société Royale (4).

Jacob fut chargé de réaliser une expérience assez curieuse, telle qu’elle est contée (4) : Un sociétaire chirurgien séjournant à La Havane, rend compte de la géographie de cette île, et parle d’une plante possédant des vertus particulièrement intéressantes. Elle arrête les épanchements sanguins : qu’il s’agisse de la plante fraîche, de son suc ou de la plante séchée et réduite en poudre. Mais il est nécessaire de connaître les doses, un excès entraîne des crises de folie. "C’est là qu’apparaît une vertu surprenante : on prend un poulet, on lui sectionne la tête avec un couteau de part en part, on applique l’herbe fraîche ou réduite en poudre sur la surface ensanglantée de la section, on fait un pansement de bandes qui maintient la tête au cou, au bout de deux heures, retirant le bandage, la blessure est parfaitement cicatrisée".

Ayant reçu la plante, Jacob fit l’expérience, aidé par le sociétaire botaniste Don José Arcadio-Ortéga . Elle réussit parfaitement. Aux alentours de Séville poussait une plante semblable à la précédente connue sous le nom d’herbe vulnéraire sévillane ; l’expérience fut renouvelée avec cette plante sur deux poulets. "On attendit deux heures et les poulets se levèrent et marchèrent aussi bien que ceux soignés avec l’herbe de La Havane". Cette expérience est confirmée par D. Arcadio, secrétaire à l’époque.

Les leçons d’anatomie eurent lieu pendant les années 1740, 1741, 1742. Joseph Jacob, le jeune frère de Guillaume, suivit ces cours pendant dix sept mois à l’issue desquels il fut reconnu chirurgien. Aux Archives Générales de l’Espagne (8) se trouve son curriculum vitae joint à sa demande d’un poste à l’Hôpital de Cadix. Guillaume adresse de son côté une lettre (8) à M François Destandau, médecin de la reine veuve, et de la Chambre du Roi, pour faire appuyer la demande et note que son second frère Pierre, chirurgien dans l’armée navale depuis plusieurs années, mériterait bien pareil poste. Sa requête n’a pas été suivie d’effet, François Destandau mourait le 22 février 1742 (1). Pierre Jacob fut nommé à l’Hôpital de Cadix en 1752, à sa retraite (8). Quant à Joseph, on perd sa trace.

En 1743 les séances d’opérations chirurgicales suivantes sont faites par Guillaume Jacob à l’Hôpital de l’Amour de Dieu. 1ère leçon : la paracentèse*, 2ème opération : de l’empyéme*, 3ème opération : du phimosis*, 4ème : fistule de l’anus, 5ème : la castration, 6ème : cathétérisme* avec des thalles d’algues ; 7ème : amputation de la mamelle sur un cadavre, 8ème : lithotomie*.

Epidémie à Ceuta 1743-1744 (4) :

Le 29 juillet 1743, le ministre de la Santé demande à la Société d’envoyer deux médecins et quatre chirurgiens parmi les meilleurs, pour aller observer et soigner les malades de la place et du bagne de Ceuta où sévit une épidémie. Le Dr Guillaume Jacob est désigné.

De leur première observation rapide en parcourant les hôpitaux (lettre du 15 août) ils déduisent qu’il s’agit d’une fièvre. Suit une description détaillée des symptômes qui leurs permettent d’affirmer que ce n’est pas la peste bubonique, et définissent la maladie : fièvre maligne exanthématique, contagieuse ad proximus. La cause en serait, entre autres, la mauvaise qualité des aliments : poissons (maquereaux, thons, etc.) et l’abus de viande de porc.

Pour une étude plus approfondie de la maladie, Jacob fit l’autopsie de trois cadavres. Description de ses observations : à tous les trois, le foie est en mauvais état surtout dans sa partie convexe, près du centre tendineux du diaphragme, mais chez l’un d’eux qui avait particulièrement souffert d’une tumeur à l’aine droite, il est presque entièrement mortifié sur sa partie convexe, et sur les côtés, ou autour des lobes, rempli de taches particulières ; dans la partie inférieure de l’organe on remarque seulement la vésicule biliaire énormément gonflée, et le liquide plus épais qu’à l’ordinaire. Dans la partie inférieure droite de l’abdomen où passent les artères cœliaques on observe une grande mortification qui occupe une grande partie de " l’ureocolon " et s’étend jusqu’à l’aine dans laquelle était la tumeur. Depuis les ramifications du côté droit de la veine mésentérique, tous les vaisseaux jusque à l’aorte sont remplis de sang noir. Dans la région du thorax on ne remarque rien d’autre que quelques petits points à la surface du cœur. Les autres viscères sont normaux .

Les soins consistent principalement en mesures préventives : surveiller la nourriture, faire bouillir les vêtements qui résistent à la température et le linge des malades, brûler le reste .Les malades sont isolés, les gens valides et les convalescents déménagent loin des hôpitaux. Au 15 août il y avait eu 490 personnes atteintes, 333 sont mortes, 5 guéries, le reste en convalescence. L’épidémie commence à décroître en automne et en hiver. Mais en mars on observe de nouveaux cas parmi les militaires ; des désinfections sévères sont organisées. Enfin l’autorisation de rouvrir les commerces de la ville est donnée le 9 septembre. Les Sociétaires pourraient regagner Séville selon les ordres de Madrid mais le gouverneur de Ceuta s’y oppose; ce n’est qu’à la fin novembre qu’ils seront de retour.

Reprise des séances d’anatomie (4) :

Elles reprennent normalement au début de l’année 1745 . Le 20 mars, en disséquant le cadavre d’un homme de 60 ans soigné à l’hôpital pour l’asthme, Guillaume Jacob eut la surprise de découvrir dans son rein une grosse pierre de forme irrégulière semblable à un corail de couleur sombre, pesant environ 7 grammes. Le malade n’avait pas présenté de symptômes de maladie urinaire ou rénale. Cet échantillon anatomique est encore au musée de la Société. L’année 1746 fut marquée par un petit changement dans le programme. Le premier avril il y eut une séance pour étudier le cerveau d’une personne morte de céphalalgie : il découvrit un abcès purulent entre les méninges

Le 27 septembre la Société célébrait un service funèbre solennel en l’honneur du roi Philippe V décédé le 9 juillet (2).

En 1747 on ne nomme pas d’aides anatomistes faute d’argent, et les cours ont lieu aux dépens des sociétaires ; de même en 1748. Ces années de pénurie terminées, Guillaume Jacob sollicite six mois pour retourner en France régler quelques affaires privées à propos d’une propriété héritée à la mort de ses parents. Pendant ce séjour, il fait son testament (9).

En 1750 Jacob termine ses cours d’anatomie et ne recevant pas son salaire demande l’autorisation de se retirer de la Société : "Don Guillaume Jacob, au service de Sa Majesté, dit qu’il ne peut garder son emploi faute de moyens, a décidé d’aller dans son pays, dans l’espoir de retourner à la Société dès que le Roi Notre Seigneur, prendra des mesures pour l’entretenir".

Il écrit de France le 6 avril expliquant qu’il a décidé de rester dans son pays. Le Dr. Sunol, président de la Société, dit à Jacob dans la lettre du 2 mai ; "manquant d’argent pour vous maintenir, ni la Société ni moi ne pouvons y remédier ; allez où bon vous semble, mais si la Société se trouvait en mesure de reprendre les cours d’anatomie, dans l’espoir d’un don, quand la bonté du Roi libérera des fonds, vous ne pourrez plus refuser de continuer faute de salaire".

Au pays natal :

En décembre 1750 Jacob écrit à la Société, de Castelnau-Montratier en Quercy, lui souhaitant un bon Noël et se préoccupant de ses intérêts (4).

Pendant cette période, il exprime le désir d’offrir un tableau représentant la Sainte Famille à l’église de Castelnau. Ce vœu sera réalisé après sa mort, en 1754 par son frère aîné 9. Son acte de décès peut laisser supposer qu’il s’est retiré ensuite au couvent des Révérends Pères Capucins de Montauban :

Montauban en Quercy - paroisse St Jacques le 27 mars 1752.
"Monsieur noble Guillaume de Jacob, conseiller du Roy, et Professeur d’anatomie dans l’Université de Séville âgé de 48 ans**, est décédé le 26 may 1752, a été enterré le lendemain dans l’église des RR pp. Capucins de cette ville"
(10).

Si dans la première partie de ce XVIII siècle les Français apportent leur savoir à l’Espagne, dans la seconde moitié le processus est modifié. De nombreux Espagnols, étudiants, médecins et chirurgiens, vont à Montpellier ou à Paris perfectionner leurs connaissances auprès des maîtres de l’art chirurgical (1).

Avec mes remerciements pour les encouragements et l’aide que m’ont apporté :
M. le Dr A. Role de la Société d’Histoire de la Médecine,
Mrs les Drs Antonio Orozo, Professeur d’Histoire de la Médecine à l’Université de Cadix, Juan Riera, Pr d’Histoire de la Médecine à l’Université de Valladolid,
et le Dr José Maria Montana, Conservateur des Archives de l’Académie Royale de Séville - Espagne.

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Notes :

* Jacob est la déformation de Jacot, patronyme qui est généralement écrit dans les actes des parents et grands-parents. En espagnol Jacob devient Jacobe. Mais le nom de cette famille de Castelnau au XVe siècle était Jame ou de Jacobo (pour les notaires de la famille).

** A sa mort Guillaume Jacob devait avoir 53 ans.

Une partie de cette étude est tirée d’ouvrages espagnols d’histoire de la médecine :

1 - Riera (Juan). Cirurgia española ilustrada y su comunicacion con Europa. Valladolid, 1976.

2 - Barras de Aragon (Francisco). Los estudios anatomicos durante el siglo XVIII en la Sociedad Regia de Sevilla. Congr. de Bilbao, t. II, 1919.

3 - Ferrer (Diego). Un siglo de cirurgia en España.

4 - Hermosilla Molina (Antonio). Cien anos de medicina sevillana. Seville, 1970.

5 - Montana Gonzalez (M.T.) et Montana Ramonet (José M.). El boticario sevillano D. José Arcadio de Ortega. Seville, 1995.

6 - A.D. Lot, J 1548, 5 J 22 (fonds Gransault-Lacoste) et 3 E 946 (notaire Foujols).

7 - Dulieu (Louis). La médecine à Montpellier. t. III, époque classique, Avignon, 1983.

8 - Archives générales de l’Espagne. Simancas.

9 - Tailhade, notaire royal (registre chez Me Valmary).

10 - A.D. Tarn-et-Garonne, 1 GG 30 (collection communale).

11 - Archives mairie de Castelnau-Montratier (Lot).

Lexique : * épiploon : replis de la membrane qui enveloppe les viscères abdominaux. - * mésentère : membrane qui maintient les différentes parties de l’intestin. - * médiastin : région, dans la cage thoracique, comprise entre les deux poumons. - * dure-mère et pie-mère : deux membranes qui constituent les méninges. - * paracentèse : opération qui consiste à faire une ponction dans une cavité pleine d’un liquide. - * empyème : opération par laquelle on retire du pus dans la cavité de la plèvre. - * proposition : théorème; - * phimosis : étroitesse de l’ouverture du prépuce qui empêche de découvrir le gland. - * cathétérisme : introduction d’une sonde dans un canal ou dans un conduit naturel. - * lithotomie : opération chirurgicale qui consiste à retirer des concrétions de la vessie.

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