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Les médias de l'écrit : 
les livres et les journaux, de Gutenberg à nos jours
 

es techniques de l'écrit sont le point de départ de l'histoire des médias. C'est pourquoi cette histoire - à la fois politique et technique - se confond d'abord avec l'épopée de l'écriture sous toutes ses formes, et en particulier celle de l'imprimerie, du livre, et de la presse imprimée. L'invention de l'imprimerie remonte au IXe siècle : le premier livre a été imprimé en Chine, en 868. La typographie et les premiers caractères mobiles apparaissent également en Chine, en 1038.

Mais c'est Gutenberg, entre 1430 et 1440, qui fabriquera, le premier en Europe, des caractères mobiles suffisamment résistants (alliage de plomb, d'antimoine et d'étain) pour permettre l'invention de la presse à imprimer : la Bible en latin sera le premier livre européen daté de 1456. Des journaux apparaissent néanmoins avant l'invention de Gutenberg. Et c'est seulement plus de deux siècles après la sortie du premier livre imprimé en Europe que naît, avec La Gazette de Renaudot, en 1631 le premier exemplaire des journaux de l'époque moderne.

    Le livre imprimé, d'hier à aujourd'hui

Le livre : un objet comme les autres
Aujourd'hui le livre est présent sur les rayons des supermarchés, comme n'importe quel produit de consommation. Devenu de poche, de petit format et de petit prix, produit en grande quantité, le livre se distingue peu des autres objets de fabrication industrielle et de grande diffusion. Pourtant, son histoire occupe une place privilégiée dans l'histoire de la communication et de la diffusion des idées. L'écriture permet de s'affranchir des aléas de la mémoire et de la présence physique des interlocuteurs.

Le livre : une matérialisation de la pensée
Libérant la communication de la présence directe des interlocuteurs, que requérait le dialogue verbal, ainsi le livre permet de matérialiser la pensée. Grâce à lui, l'écriture trouve le support qui permet à l'oeuvre d'atteindre une audience plus vaste. C'est parce que la culture et les savoirs se sont matérialisés et transmis sous la forme du livre (ou de ses précurseurs, rouleaux de papyrus, parchemins, …) que celui-ci s'est trouvé investi d'une valeur symbolique et presque sacrée dans notre civilisation. Textes sacrés et tables de la loi, doctrines de la science et de la philosophie, les piliers de notre culture reposent sur du parchemin, avant l'invention du papier…

     DE LA CHINE A L'EUROPE

L'invention du livre découle de deux inventions préalables :

  • celle du papier ;
  • celle de l'imprimerie.

La Chine est le grand précurseur en la matière. L'écriture y est née au deuxième millénaire avant notre ère. On écrivait sur des ossements ou des lames de bambou. L'art de fabriquer le papier apparut au Ier siècle avant J.C., sous la dynastie des Hans. L'écriture était alors au service du pouvoir et de la tradition : la connaissance des idéogrammes était le fondement de l'autorité des fonctionnaires lettrés, l'instrument du pouvoir et du retour au confucianisme, autant que le moyen de diffuser, pour l'élite, les productions culturelles et scientifiques.

En Occident, c'est en passant du volumen au codex, du rouleau au cahier, que la forme du livre moderne commence à s'affirmer. Le volumen de l'Antiquité - rouleau de papyrus puis de parchemin - survit jusqu'au Moyen Age pour les recueils d'actes judiciaires. Mais à l'époque d'Auguste était apparu le codex : parchemin découpé en feuilles pliées et cousues pour former un cahier. Au Moyen Age - âge du scriptorium et des copistes - la présentation du livre reste sommaire : ni titres, ni blancs de séparation dans le texte. La numérotation des feuillets et les enluminures apparaissent au XIIe siècle.

A cette époque, les Croisés importent le papier, acheté aux Arabes qui en tenaient le secret des Chinois. Alors, la technique du livre va connaître une modernisation décisive. Le passage de la xylographie à la typographie est lié au développement, après la fin des grandes invasions, du système féodal et d'une civilisation urbaine où l'usage et la demande de l'écrit se répandent en même temps que les universités et, bientôt, que les idées humanistes de la Renaissance. L'imprimerie au moyen de caractères mobiles fut mise au point en même temps que la gravure sur cuivre en creux, au moment où les arts du métal connaissaient un grand essor dans les pays germaniques.

L'histoire a associé le nom de Gutenberg à l'invention de l'imprimerie : sa technique a permis de réaliser la fameuse Bible de Mayence, achevée en 1455. Très vite, le livre connaît un essor fulgurant dans toute l'Europe. Le commerce du livre s'organise : les maisons d’édition, les imprimeries se multiplient, le marché se développe, appuyé sur un réseau des grandes foires européennes (Leipzig, Francfort, …) et de grands centres d'édition, tels que Venise, Paris, Lyon, Toulouse, Augsbourg ou Milan. D'abord monumentaux, les ouvrages se font plus maniables et acquièrent peu à peu les caractéristiques de présentation que nous leur connaissons aujourd'hui.

Dès la fin du XVe siècle, à en juger d'après la production conservée, c'est près de 30.000 éditions, et au moins 15 millions de volumes qui ont été imprimés en une quarantaine d'années, dans un espace peuplé d'une centaine de millions d'habitants, dont bien peu, pourtant, étaient en mesure de lire.

Le contenu du livre n'est pas seulement religieux. Certes, la Réforme se sert de l'imprimerie pour diffuser les idées nouvelles : la traduction de la Bible par Luther est un grand succès de librairie et une illustration du pouvoir du livre pour la diffusion des idées. Mais ensuite, jusque vers 1630, on voit apparaître beaucoup de
livres savants en latin, qui pouvaient être échangés à travers toute l'Europe. La part du texte profane, littéraire ou scientifique, ne cesse de croître. Peu à peu, le latin cesse d'être une référence commune, et le marché occidental se fragmente, selon les aires linguistiques. Le français devient la langue internationale et la langue des cours. Face au pouvoir du livre, les pouvoirs réagissent par le contrôle administratif et la censure. En réaction se développent des pratiques d'impression clandestine, réalisée surtout à l'étranger, qui permettent aux oeuvres de Voltaire - par exemple - de parcourir l'Europe. La technique et les inventions n'évolueront réellement qu'au XIXe siècle - après Balzac -, mais la force et l'impact du livre sous-tendent l'action des hommes, le mouvement des idées et les révolutions.

    UNE HISTOIRE POLITIQUE ET TECHNIQUE

Le Pouvoir du Livre
Peu marquée par l'évolution technique, qui n'aura d'influence qu'au XIXe siècle, l'histoire du livre, de la Renaissance à la Révolution française, est d'abord l'histoire de sa réglementation, première illustration de l'importance sociale des médias et de l'intérêt du pouvoir pour " le pouvoir de communiquer ".

Les autorités - politique et religieuse - ont rapidement compris l'importance du livre, ferment de contestation face à l'absolutisme. S'il devient indésirable, l'Église le met à l'index, surtout après qu'a été engagée la lutte contre les réformateurs. L'État exerce son contrôle au moyen de la censure : sous Richelieu, le chancelier Séguier organise une censure draconienne. Colbert limite à trente-six le nombre de maîtres-imprimeurs à Paris.

La Révolution fait changer les choses, balayant en principe, corporatismes et censures : " Tout citoyen peut parler, écrire, imprimer librement ", déclare l'article 19 de la Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen. L'Empire rétablira la censure ; ensuite, il faut attendre la loi du 29 juillet 1881 pour qu'elle ne soit applicable qu'à l'atteinte aux bonnes moeurs.

La révolution industrielle et l'invention de la photographie ont fait évoluer le livre vers sa forme actuelle. Avec l'apparition des journaux et de la publicité, on cherche de plus en plus à imprimer des images, ce qui nécessite de nouvelles techniques.

De la presse à bras à la rotative
Dans les environs de Munich en 1796, Aloys Senefelder, à la recherche d'un procédé qui permettrait de multiplier à bas prix ses compositions musicales, découvrit que certaines pierres calcaires pouvaient retenir un dessin à l'encre grasse, mais refusaient ensuite l'encre sur les parties non dessinées, une fois lavées à l'acide. En reportant sur la pierre le motif inversé du modèle à reproduire, on pouvait ensuite y presser le papier pour obtenir une impression de l'original. La lithographie était née : elle est restée le procédé de reprographie des textes et des images jusqu'au XXe siècle, où elle est remplacée par l'offset, qui repose
sur le même principe de l'antagonisme chimique entre l'eau et les corps gras tels que l'encre.

En partie du fait de la concurrence des journaux, le livre s'est trouvé pris dans un système de production de masse favorisé par les progrès techniques. Cette évolution de l'imprimerie ne commence vraiment qu'avec l'emploi des moteurs à vapeur et des systèmes intégrés recourant au rouleau.

La révolution atteint d'abord la fabrication du papier, qui se mécanise et utilise une pâte à base de fibres de bois. En même temps, on se met à fabriquer des presses mécaniques, qui font de plus en plus appel au cylindre, pour l'impression comme pour l'encrage, et dont l'aboutissement sera la rotative, mise au point vers 1846 par Hoe, aux États-Unis. Vers 1800 naquit la Stanhope, première presse en métal. C'était un gros progrès sur la presse en bois, car elle permettait de faire des tirages de 2 à 3000 exemplaires par jour. Un perfectionnement fût essentiel : le rouleau d'encrage qui vint remplacer les balles (sortes de tampons en cuir avec lesquels on encrait la forme à la main). En 1819 le Français Gannal invente le rouleau permettant l'encrage automatique.

Jusqu'alors toutes les presses étaient mues à bras. L'arrivée de la machine à vapeur, mise au point par l'Anglais James Watt au début du XIXe, procure à l'industrie la première force motrice. C'est en décembre 1812 que fonctionna , dans l'atelier du journal londonien  Times, la première presse à cylindre commandée par la vapeur. Sa production atteignait 800 feuilles à l'heure. 

La vapeur fût remplacée par l'électricité dans la seconde moitié du XIXe siècle. A partir de ce moment la course à la vitesse a déterminé pour les presses à imprimer une rapide évolution des conceptions mécaniques, et le remplacement du mouvement alternatif par des mouvements rotatifs. Lorsque toutes les opérations d'impression sont réalisées au moyen de mouvements rotatifs, les machines peuvent atteindre des cadences qui autorisent la production de masse.

Les procédés de composition avaient peu évolués pendant quatre siècles : au milieu du XIXe siècle, la composition des textes était toujours réalisée par assemblage manuel des caractères mobiles qui constituait lignes et pages. Ce n'est que vers la fin du siècle que les tentatives de mécanisation de la composition aboutissent à l'invention de la Linotype (de Line of Type : ligne de caractères typographiques) vers 1886, aux Etats-Unis par Otto Mergenthaler, machine à composer réalisant la justification et la fusion des lignes de caractères en plomb (alliage de plomb, d'antimoine et d'étain) à partir de matrices typographiques appelées par un clavier. Elle ne commencera sa carrière industrielle que vers 1890. Quant à la Monotype, qui compose des caractères séparés (contrairement à la Linotype qui compose des lignes-blocs), elle a été inventée vers 1885, par l'Américain Tolbert Lanston et elle connu tout de suite aux Etats-Unis un très grand succès.

Le livre a bénéficié également de l'invention du daguerréotype en 1839, puis des développements de la photographie, notamment avec l'essor de la photogravure en 1872, technique de gravure en relief sur métal que l'on peut incorporer au milieu des caractères en plomb, ce qui permet de placer des illustrations dans les textes. L'apparition de l'héliogravure ou photogravure en creux, permet, après 1876, d'imprimer des illustrations d'une plus grande richesse de tons et de demi-teintes. L'héliogravure est un procédé d'impression par un cylindre de cuivre gravé, qui porte en creux le texte ou l'illustration à imprimer.

Selon les matériaux et les techniques employées, on distingue les publications à bon marché et à fort tirage, des éditions de luxe. Le livre devient un objet de consommation ou, au contraire, un objet d'art pour bibliophiles. Dès l'époque romantique, le livre se caractérise par la place grandissante faite à l'image. On voit naître ainsi des genres nouveaux comme les albums et les guides de voyage.

    LE LIVRE AUJOURD'HUI

Au XXe siècle, l'imprimerie connaît une révolution comparable à celle de l'époque de Gutenberg. L'impression offset (1904, W. Rubel) se généralise progressivement après 1930. Elle est issue de la lithogravure.

En 1904 la pierre a d'abord été remplacée par le zinc, enroulé autour d'un cylindre, et appliqué directement contre le cylindre porteur du papier. Puis, en 1911, l'on supprime le contact direct du zinc et du papier en introduisant un cylindre de caoutchouc toilé (le blanchet) qui sert d'intermédiaire entre les deux, procurant une meilleure adhérence et un rendement supérieur, autorisant aussi l'emploi de papier dont la surface n'est pas lisse. Le mouvement rotatif des presses offset permet de bien plus grandes vitesses que le mouvement alternatif des presses lithographiques. Elle permet d'introduire l'usage de la photographie dans l'imprimerie. Les procédés anciens, comme la lithographie et la taille-douce, restent utilisés pour certaines éditions d'art.

1930-1980 : la peur du déclin

Le progrès des techniques d'impression n'ont pas empêché le recul du livre, tout au long de l'entre-deux-guerres. Le nombre d'exemplaires vendus n'a cessé de diminuer, tandis que les magazines illustrés parvenaient à conquérir une audience toujours plus étendue. Après 1945, les bibliothèques de lecture publiques, suivies de l'essor du livre de poche à bas prix, ont ouvert de nouvelles perspectives à l'édition.

A nouveau, après 1960, de nouveaux périls semblent menacer le monde de l’édition. Le déclin de l'écrit face au triomphe de l’image, de la télévision et de l'informatique sont annoncés comme comme une fatalité.  En même temps, le déclin apparemment irréversible de la littérature générale n’est guère compensé.  Le monde de l’édition se résigne difficilement au constat : le livre trouve difficilement sa place, cherche le statut qu'il peut conserver,  le rôle qu’il peut jouer, parmi des médias plus nombreux, face à de nouveaux moyens d’expression, à la fois complémentaires et concurrents, 

1980-2000 : le sursaut et l'interrogation

Pourtant le livre ne s’avoue pas vaincu : il livre bataille après 1980, sur plusieurs fronts. Le progrès des techniques d’impression permet aux éditeurs de publier des livres à bas prix et aux tirages peu élevés, ce qui leur offre la possibilité de conquérir de nouveaux lecteurs : les livres tirés à moins de 3000 exemplaires et ceux qui se vendent à 20 francs finissent par être profitables aux éditeurs. Cette réduction des coûts de fabrication, entraine celle des prix de vente et favorise la diversité de l’offre. Le nombre de nouveaux titres proposés - toutes catégories de livres - a considérablement augmenté, passant de moins de 12.000 titres nouveaux proposés en 1980 à plus de 27.000 en 1998, sur un total de près de 50.000 titres.

Un nouveau recul a lieu à partir de 1991 et s’explique à la fois par la baisse des prix et par la diminution du nombre moyen d’exemplaires vendus par titre. L’engorgement des circuits de distribution et la fermeture de nombreuses librairies  traditionnelles expliquent également ce repli. 

Par ailleurs,
ces chiffres sont à rapprocher de l’examen du temps consacré en moyenne chaque semaine aux différents médias par les Français : entre 1989 et 1997, les disques et la radio sont stables, la vidéo et la télévision, en revanche, augmentent très sensiblement Parallèlement, on lit de moins en moins de livres, de quotidiens et d’hebdomadaires (Les pratiques culturelles des Français, La Documentation française).

L’édition, à l’aube du XXIe siècle, est résolue à relever, partout dans le monde, un double défi. D’un côté, elle prend en compte le fait que, désormais, le livre est moins recherché pour sa possession que pour son usage : en France, on recensait un livre emprunté pour cinq livres achetés en 1980, contre un livre emprunté pour seulement deux livres achetés à la veille de l’an 2000. L’accès à la lecture bénéficie, à l’évidence, de la banalisation de la photocopie et de la multiplication des bibliothèques de prêts. D’un autre côté, l’édition doit répondre aux exigences nouvelles des lecteurs : les livres pratiques et les livres à bas prix progressent au même rythme que les livres « faciles », destinés notamment aux jeunes. 

    Les journaux, de Renaudot à nos jours

Dès le XIIIe siècle, des services réguliers de correspondances manuscrites étaient organisés en Allemagne et en Italie. Grand carrefour commercial, Venise constituait un centre important de diffusion pour ces écrits auxquels on donnait le nom italien d'avvisi. Ainsi, les ancêtres des journalistes, ce furent d'abord les auteurs de ces " nouvelles à la main " auxquels l'Italie de la Renaissance donna le nom de menanti. L'histoire rapporte la sévérité avec laquelle ils étaient traqués par ordre des papes Pie V, Grégoire XII et Sixte-Quint. Ils rivalisaient en effet de rapidité et d'indiscrétion pour vendre à prix d'or les nouvelles manuscrites qui déjouaient la surveillance des censeurs officiels.

Héritiers des menanti auxquels les rigueurs romaines souhaitaient qu'on coupât la main et arrachât la langue, les nouvellistes, en France, s'efforceront de déjouer les censeurs officiels jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. L'apparition des premiers imprimés périodiques, au milieu du XVIIe siècle, ne compromet guère leur activité. Leur art consistait à recueillir l'information, par quelque moyen que ce fût. Il était surtout, disait-on, de savoir écouter aux portes. " On ne leur demande pas d'être intelligents, ni même de savoir écrire, mais seulement d'avoir l'ouïe fine et de se trouver là au bon moment. " (in Les Journalistes, Revue française de Sciences politiques, décembre 1959).

La Gazette de Renaudot.
Premier numéro.

Dernière figure parmi les ancêtres officiels des journalistes : les gazetiers, nés à l'époque de la Renaissance. Ils relatent les événements les plus divers sur des cahiers de quatre, huit ou seize pages imprimées, qui se vendent en librairie ou par colportage dans les grandes villes : depuis les batailles lointaines jusqu'aux fêtes populaires, en passant par les funérailles princières. Parfois aussi, les gazetiers se contentent de reproduire le texte de quelque avviso. Au début du XIXe siècle, ils trouvent une nouvelle fortune avec l'apparition des canards, ces feuilles volantes dont le rapport avec l'actualité paraît lointain, mais qui exerceront jusqu'au milieu du XIXe siècle une influence décisive sur les moeurs des classes paysannes et ouvrières. Nés de la Réforme, les libelles connaissent une existence moins heureuse et infiniment plus courte. Ils nourrissent, sous la Contre-Réforme, les polémiques religieuses et politiques les plus ardentes. Les poursuites contre les éditeurs et les diffuseurs de ces feuilles se multiplieront tout au long du XVIe siècle européen, sous l'action conjointe de la censure ecclésiastique et des pouvoirs publics.

Des menanti profanateurs de secrets, des nouvellistes peu scrupuleux et avides de scandales, des gazetiers spécialisés dans les anecdotes, les commérages ou, plus simplement, les renseignements sur la pluie et le beau temps : peu glorieux, ces ancêtres sont mal connus des journalistes d'aujourd'hui, leurs lointains successeurs. Ce n'est sans doute pas un hasard si la profession unanime, au-delà de cette triste appartenance à la servilité, à la sédition et à la futilité, se donne Théophraste Renaudot pour premier représentant.

    1630-1830 : De La Gazette de Renaudot à La Presse d'Émile de Girardin 

Un libraire parisien, Louis Vendosme, publie le 16 janvier 1631 les Nouvelles ordinaires de divers endroits. Mais c'est Théophraste Renaudot, avec La Gazette, feuille hebdomadaire créée le 30 mai 1631, après une vive concurrence avec les Nouvelles de Vendosme et une ardente bataille de procédures, qui obtient du roi de France, en octobre de la même année, grâce à l'appui de Richelieu, le privilège exclusif de

" faire imprimer et vendre par qui bon lui semblera, les gazettes, nouvelles et récits de tout ce qui s'est passé et se passe tant dedans que dehors le royaume, conférences, prix courant des marchandises et autres impressions desdits bureaux (bureaux d'adresses) à perpétuité, et tant que lesdites gazettes nouvelles (…) auront cours en ce dit royaume, et ce exclusivement à toutes autres personnes. "

Très bien imprimé sur huit pages, tiré en 1 200 exemplaires, l'hebdomadaire comprenait plusieurs suppléments mensuels. A peine deux ans après la sortie du premier numéro, Renaudot propose à ses lecteurs de participer à l'élaboration du journal : " Que tous ceux qui sont amoureux comme moi de la vérité, en quelque climat du monde qu'ils soient (…) m'adressent hardiment leurs nouvelles ; je leur témoignerai quelle estime j'en fais par l'adresse réciproque des miennes. "

La Gazette n'en a pas moins été, pendant de longues années, ce que l'on appellerait aujourd'hui un " organe officieux du gouvernement ". De nombreux articles étaient écrits et corrigés de la main même de Louis XIII, la plupart relatant des faits d'ordre militaire ou des nouvelles de la Cour. Renaudot est célèbre dans la mémoire de la profession, non pour sa soumission au pouvoir, qui contrastait avec l'abondante floraison des libelles, mais pour son opposition vigoureuse à la domination de son journal par la publicité. Tout en cherchant pour La Gazette un appui commercial par la publication de petites annonces, il s'agissait en effet pour lui de ne pas inféoder la partie rédactionnelle du journal à certains de ses bailleurs de fonds, équivalents des annonceurs de publicité dans l'univers d'aujourd'hui. Attitude que ne manquent pas d'invoquer ceux des journalistes de notre époque qui, à tort ou à raison, redoutent le poids de la publicité dans les recettes des quotidiens. Dans l'histoire des journaux, La Gazette fait figure de prototype : pour la première fois, des nouvelles sont imprimées et diffusées selon une périodicité régulière, deux siècles après l'apparition des presses à imprimer.

Renaudot n'a pourtant qu'une valeur de symbole. L'important, pour les deux siècles qui précèdent la naissance de la grande presse, c'est la prolifération des revues savantes sur le continent, et la naissance des hebdomadaires politico-culturels en Angleterre. Ici et là, les écrivains et les " intellectuels " font de la presse périodique un instrument privilégié de l'expression. Ainsi naît ce journalisme que l'on qualifierait aujourd'hui de " littéraire ".

En Angleterre, les revues et les journaux étaient souvent le " hobby " de l'aristocratie de l'argent. Sur le continent, ils étaient dus, le plus souvent, à l'initiative individuelle de savants ou d'écrivains. Le one-man newspaper illustre bien cette époque : le journal était non seulement fabriqué et financé, mais également conçu, écrit et réalisé par un seul homme. La division du travail n'avait pas encore accompli son oeuvre : l'apparition d'éditoriaux constitue le début d'une professionnalisation des activités rédactionnelles.

Cessant d'être un simple instrument permettant la circulation des nouvelles, la presse stimule la discussion publique en la prolongeant : en l'occurrence, elle joue le rôle nouveau de médiateur entre un public élargi de citoyens et le pouvoir politique. Les journaux des groupuscules politiques prolifèrent, dans le Paris de 1789 comme dans celui de 1848 : un homme politique sur deux a son propre journal. Entre février et mai 1848, on a pu dénombrer, rien qu'à Paris, 450 clubs et plus de 200 journaux. Les éditeurs de presse offraient une infrastructure matérielle aux journaux, sans vraiment les commercialiser.

L'expansion d'une presse extrêmement diversifiée et politisée, l'avènement d'une véritable opinion publique et la constitutionnalisation de l'État : telles sont les mutations profondes qui marqueront les sociétés ouest-européenne et nord-américaine, tout au long de cette époque qui va de la fin du XVIIe siècle jusqu'au milieu du XIXe siècle. Tandis que les constitutions consacrent sa légitimité, l'information d'actualité, politique et générale, devient accessible à un plus grand nombre, grâce à la multiplication des journaux.

La presse, en effet, devient un instrument essentiel de la communication politique. Le siècle des Lumières change l'attitude des citoyens vis-à-vis de l'information publique, en même temps que s'aiguise leur curiosité pour les affaires politiques. La Révolution de 1789 favorise l'expansion de la presse : les feuilles furent très nombreuses, bien qu'elles aient connu des fortunes diverses. Mais la lecture demeure
un luxe : en décrivant la lecture du Constitutionnel dans les cafés des provinces françaises, Honoré de Balzac a immortalisé la communication politique la plus caractéristique de cette époque.

    L'épopée des grands quotidiens 

La presse de masse naît avec la civilisation technicienne, au milieu du XIXe siècle. L'aventure des journaux, est désormais, mêlée à celle des sociétés industrielles. Et leur expansion, au moins dans les démocraties libérales, est placée sous le signe de la liberté d'entreprise et de la concurrence. En peu d'années, les grands quotidiens ont ainsi conquis un double monopole sur la presse et sur l'information publique, qu'ils conserveront presque intact, jusqu'au seuil de la seconde guerre mondiale.

Les premiers grands quotidiens

Le 1er juillet 1836, Émile de Girardin fonde La Presse. Le même jour, un clerc d'avoué lance un quotidien concurrent : Le Siècle. L'un et l'autre ont un prix d'abonnement très bas. Aux États-Unis, le New York Sun et le New York Herald naissent respectivement en 1833 et 1835 : leur prix est de un cent seulement. En Angleterre, les journaux à un penny naissent nombreux en 1855 : le Sheffield Daily Telegraph, le Liverpool Daily Post, le London Evening News.

Par convention, ces dates marquent l'acte de naissance de l'information et du journalisme modernes. Ces publications auxquelles Girardin ouvre la voie, en France, en 1836 rompent avec la tradition des journaux aux publics restreints et politisés. A ce titre, La Presse constitue bien une innovation. En l'espace d'une génération, on franchira le seuil de la commercialisation massive. C'est Moïse Millaud qui fait entrer la presse dans l'ère industrielle. Le 1er février 1863, il lance Le Petit Journal, qui coûte seulement 5 centimes. Celui-ci s'adresse non plus à une aristocratie de l'argent ou de l'instruction, mais à des publics nombreux et hétérogènes.

La grande presse est née. Pour elle, la période du " décollage " est courte : une génération, ce qu'il avait fallu pour aller de La Presse de Girardin au Petit Journal de Millaud. En 1876 paraît le premier numéro du Petit Parisien ; en 1883, il sera suivi par Le Matin. En Grande-Bretagne, les journaux à un demi-penny font leur apparition un peu plus tard, avec le Evening News en 1881, et The Star en 1888. Aux États-Unis, c'est peu avant 1900 qu'est livrée la première bataille entre les géants de la presse écrite : William Randolph Hearst, immortalisé plus tard par le Citizen Kane d'Orson Welles, s'attaque à la suprématie du World de Pulitzer, avec Le Journal. De cette lutte naquit l'une des formes du journalisme moderne que l'on baptise " jaune ", en mémoire de l'un des premiers personnages célèbres du " comics ", Yellow.

Avant 1914, quatre titres dominent le marché français, avec chacun un tirage de plus d'un million d'exemplaires : Le Petit Journal a déjà franchi ce cap en 1895, mais son succès sera compromis plus tard par son hostilité à Alfred Dreyfus ; Le Petit Parisien devient, après 1900, le plus grand journal de France et du monde, avec un tirage supérieur à un million et demi d'exemplaires. Aux côtés de ces deux géants se développent deux autres grands quotidiens d'information : Le Journal et Le Matin, qui recrutent chacun leurs lecteurs au sein des classes « moyennes ».

Il suffit de quelques années pour que la presse ait ses géants, parfois ses empires. Désormais, son aventure est mêlée à celle de l'industrie. Elle fait siennes les règles du nouvel ordre économique : stimulation de la demande, diminution du prix de vente et appel à la publicité. Simultanément, elle trouve une ultime légitimité dans la doctrine libérale qui prône la concurrence : l'information est un marché. Le principe est celui d'une compétition permanente des organes de presse en vue de conquérir les différents publics. Le souhaitable, c'est la diversité des journaux et la multiplicité de leurs sources d'approvisionnement en nouvelles.

Dans les pays les plus avancés sur la voie de l'industrialisation, les lois sur la presse et l'essor économique se conjuguent pour précipiter le déclin de la petite presse politique au profit des grands quotidiens d'information. La presse de masse est donc née de la convergence de plusieurs conditions :

  • l'amélioration des techniques d'impression, qui permettront l'augmentation des tirages ;
  • une élévation des revenus pour le plus grand nombre ;
  • l'expansion de l'instruction qui élargit à la fois le public potentiel de lecteurs et le champ de curiosités.

Désormais, l'avenir de l'information est lié, dans une très large mesure, aux grandes manoeuvres du monde industriel, au recul de la pauvreté et aux progrès de l'enseignement.

L'âge d'or des quotidiens

Pour les grands quotidiens, l'époque 1890-1920 représente

un âge d'or
. La presse à un cent naît aux États-Unis, en 1833, avec le New York Sun qui, pour la première fois, réussit à proposer aux lecteurs un quotidien pour un cent au lieu de six. Il se fait une spécialité des faits divers sensationnels, moins onéreux à l'époque que l'information proprement dite. Deux ans plus tard, avec cinq cents dollars seulement, James Gordon Bennet fonde le New York Herald. Le tirage du journal, de 40 000 exemplaires au bout de quinze mois, passe très vite à 100 000. Le secret de cette réussite consiste à être toujours le premier à
donner les nouvelles. Rien que pour la ville de New York, on dénombre plus de trente imitateurs.

Le Daily Universal Register, qui deviendra trois ans plus tard le Times, est lancé à Londres en 1785 ; son fondateur, Henry Raymond, le marque à sa naissance d'une réputation d'objectivité que ses concurrents ne songent guère à lui contester. De 235 quotidiens en 1800, l'Amérique du Nord était passée à 2 300. Les périodiques mouraient et naissaient par milliers chaque année ; leur nombre passa en moyenne de 100 à 600 entre 1825 et 1850.

Le coup d'envoi de la presse américaine moderne, il semble pourtant qu'il faille le faire coïncider avec la guerre de Sécession. Non pas en raison de la montée spectaculaire des tirages, que l'on estime à plus de 30 %, mais parce que le co-t du télégraphe, aussi bien que les difficultés techniques dues à son utilisation poussent à la concision et à un certain ordonnancement des messages : la fameuse règle de la " pyramide inversée ", qui commande à l'informateur de présenter un résumé de la nouvelle avant d'en offrir les détails, s'impose d'autant plus aisément à l'ensemble de la presse nationale que les professionnels ne sont pas seuls à lui trouver des vertus. Non seulement elle permet à l'éditeur de traiter les articles en fonction de l'espace disponible, cela sans jamais s'exposer au risque de manquer l'essentiel. Mais les lecteurs, de leur côté, peuvent écourter considérablement le temps qu'ils consacrent à la lecture, avec les mêmes résultats.

Le reportage, nouvelle technique journalistique

Les premières règles du reportage sont donc nées aux États-Unis, à la faveur de circonstances historiques, non d'un schéma préalablement conçu par l'esprit : le procédé de la pyramide inversée, au même titre que les cinq interrogations de l'amorce (Qui ? Quoi ? Quand ? Où ? Comment ?) et la recommandation d'un style impersonnel et dépouillé. Procédés ou procédures qui font du reportage américain, dès l'origine, une technique et pas seulement un art.

A cette nouvelle technique journalistique, les événements, au moins selon l'apparence, donnèrent également une moralité, celle de l'objectivité. L'Amérique de 1900 totalise 2 000 quotidiens, mais elle a déjà amorcé un mouvement irréversible de concentration : parallèlement à l'élargissement considérable du marché des lecteurs, le nombre des titres diminue tandis que chacun est naturellement porté à élargir progressivement son audience. C'est de cette évolution, de la montée inéluctable des monopoles locaux, que semble naître le souci obsessionnel de l'objectivité : l'information étant destinée à tous, elle devait se garder de tout parti pris. Dans le même temps, le New York Times ou certains journaux " provinciaux ", comme l'Atlanta Constitution, le Kansas City Star ou le Chicago Daily News, fondent leur notoriété sur le respect absolu de la neutralité dans la présentation des nouvelles, quelles qu'elles soient.

Ce que ces quotidiens illustrent, tout au long de cet âge d'or, aux États-Unis comme en Europe, c'est la conquête d'un double monopole, auquel seule la télévision mettra un terme : monopole, d'abord, pour l'information d'un public dont l'extension suit le rythme de la démographie et des niveaux d'instruction ; monopole, ensuite, au sein de la presse périodique, dont ils représentent une fraction toujours plus importante des tirages, tout en accaparant l'essentiel du prestige qui va aux journaux.

    Les illustrés (1930) et les « News » (1960) 

L'arrivée de la radio, tout au long des années 1920, ne porte guère ombrage aux quotidiens : ces derniers conservent leur prestige, qui leur garantit une suprématie et un quasi-monopole sur l'information. A leurs côtés prennent place, progressive ment, de nouveaux géants, les magazines illustrés. Mais les années 1960 représentent une rupture : elles précipitent la disparition des magazines illustrés ; elles entament le monopole des quotidiens sur l'information ; et elles obligent la presse à lancer de nouvelles formules.

1930-1970 : La naissance et le déclin des magazines illustrés

Les géants de la presse périodique furent d'abord ce que l'on appela des magazines. Le nom vient directement du français " magasin " : ces publications offraient une très grande diversité de rubriques et souhaitaient s'adresser à de très vastes publics. L'éclectisme des sujets répondait aux intérêts variés d'une audience nombreuse. Nés en 1930, les grands magazines rencontrent leurs premières difficultés dans les années 1950. Les grandes réussites de cet âge d'or s'appelaient Look ou Life aux États-Unis, Candide, Match ou Marie-Claire en France. Ces magazines furent un peu les supermarchés de l'information et de la culture de masse. Dans la presse, ils faisaient figure d'institutions. Marie-Claire se voulait représentative de la femme française : active, bonne épouse et bonne maîtresse de maison, mais soucieuse de rester élégante et de s'intéresser à toutes les choses de la vie. Match, décalque du Life américain, fut lancé en 1938 seulement, à la faveur d'une crise dont les accords de Munich marquèrent la fin. C'était avant tout un journal illustré, où le reportage photographique occupait une place importante.

Ce qui caractérisait au premier chef ces publications périodiques, c'était la place faite à l'image. Celle-ci était devenue essentielle, tandis que le texte servait seulement d'appoint. Avec l'ère des magazines, c'est donc un nouvel art journalistique qui fait son apparition. Il consiste à renouveler l'événement en partant des images. Il consiste à ordonner le chaos de l'actualité à partir des photographies les plus aptes à retenir ou à choquer le regard. Pendant près de 40 ans, de 1930 à 1970, force est bien d'admettre que la formule mise au point par Life a réussi. Ce journalisme, qui fait passer le texte après l'image, s'est répandu dans le monde entier. En 1970, Life était encore un géant. Il tirait à 8 millions et demi d'exemplaires et son audience était évaluée à 42 170 000 lecteurs, à peine moins que le Reader's Digest (44 576 000 lecteurs).

Les premières années de la décennie 1970 sonnent le glas de l'âge d'or de ces magazines. La crise paraît d'abord avoir des raisons proprement économiques. Devant la fuite de la publicité, les dirigeants de Life décident, dès 1871, de limiter le tirage à 7 millions d'exemplaires, afin de réduire les tarifs de publicité. Le nombre de pages de publicité passe de 4 655 en 1956 à 2 025 en 1972. Malgré tous ses efforts, Life disparaît le 29 décembre 1972. Un peu plus d'un an auparavant, en octobre 1971, son rival Look avait dû suspendre sa parution, malgré ses 6,5 millions d'exemplaires et ses 37 millions de lecteurs.

En réalité, cette crise est plus profonde : elle frappe une forme de journalisme qui ne répond plus aux attentes des publics. Elle est, en dernière analyse, une crise des lecteurs. La quantité de publicité déversée sur les magazines français restant la même, les ventes ne cessent de régresser. Par contrecoup, si les ventes diminuent, les tarifs de publicité ne peuvent pas ne pas diminuer à leur tour. Les difficultés financières ne font que traduire la caducité d'une certaine manière de présenter l'actualité.

Le choc des premières années 1960

Jusqu'au seuil des années 60, en effet, les grands quotidiens ont conservé leur suprématie sur l'information. Entre les moyens d'information, la règle d'or est encore celle de la complémentarité. C'était le règne de la formule du fondateur du Monde : " La radio annonce l'événement, la télévision le montre, la presse l'explique. " A force de croire inéluctables les vocations respectives qu'on leur prêtait, les médias étaient devenus, chacun, ce que l'on croyait qu'il était. Les convictions collectives font partie de la réalité sociale elle-même ; et l'on sait, à cet égard, la force ou les vertus des prédictions créatrices. Rien d'étonnant alors si la presse écrite - c'est-à-dire surtout les quotidiens - se vouait principalement au commentaire, tandis que la radio et la télévision accordaient la priorité respectivement à la musique et aux spectacles de variétés. Le reste, dans les trois cas, n'y apparaissait que de façon subsidiaire.

Cette répartition des tâches rappelle une tactique bien connue des économistes : ce qu'elle exprime, c'est le refus de la concurrence. Sous le couvert d'une complémentarité inéluctable entre les techniques, elle consiste surtout à éviter les difficultés ou les défis auxquels exposerait la rivalité sur un même terrain. Le résultat d'une telle manoeuvre réside forcément dans une une spécialisation arbitraire ne correspondant nullement aux possibilités que recèlent les différents moyens de diffuser l'information.

Au tournant des années 60, la concurrence reprend tous ses droits. Pour la presse, c'est la fin d'un quasi-monopole sur l'information d'actualité. Dans le même temps, les différents médias, la presse comme le cinéma, la radio comme la télévision, s'engagent dans la voie de la diversité, chacun à sa façon.

En France, les circonstances favorisent l'irruption de la radio dans l'information d'actualité, longtemps chasse gardée des grands quotidiens.
Le rôle qu'on lui prête à l'occasion des événements les plus marquants de la guerre d'Algérie prend une valeur symbolique. Aux yeux de tous, la radio a sur ses rivaux l'avantage d'une mobilité et d'une maniabilité très grandes. Grâce aux transistors, qui miniaturisent les appareils d'émission et de réception, elle conquiert le monopole de l'omniprésence, d'un contact ininterrompu de tous avec l'actualité.

La miniaturisation ne confère pas encore les mêmes privilèges à la télévision. La transmission des images requiert des appareillages assurément plus nombreux et moins mobiles : caméras, cars de reportage, paraboles de liaisons hertziennes. Du côté de la réception, la miniaturisation ne peut aller au-delà des dimensions raisonnables d'une image : la télévision se renie en tant que telle ; sur le terrain de l'ubiquité, la télévision est encore très éloignée des performances de sa devancière. Néanmoins, sa conversion à l'information est spectaculaire. Après 1960, les émissions « magazines » se multiplient, complétant avantageusement l'information condensée et superficielle des journaux télévisés. Mais surtout, les indices de « crédibilité » privilégient toujours davantage la télévision aux dépens de la presse écrite : tout au long de la décennie 60, les Français sont toujours plus nombreux à dire qu'ils accorderaient leur confiance à la télévision plutôt qu'aux quotidiens.

Le tournant des années 60 est également marqué par l'arrivée d'un concurrent inattendu : le livre. Grâce à la réduction considérable de ses délais de fabrication, le livre cesse d'être un bien de consommation durable, pour devenir un bien prêt-à-jeter, à l'instar de n'importe quelle publication périodique. Du même coup, une vocation nouvelle s'offre à lui : il prend pied dans l'actualité, naguère chasse gardée des quotidiens. A la vitrine des libraires, l'histoire immédiate, le commentaire sur l'actualité et le document de première main viennent concurrencer, en même temps que les journaux, la littérature traditionnelle.

Sans doute, l'histoire à laquelle le livre se consacre concerne une actualité décantée, refroidie, plus ou moins tardive : le livre d'" humeur " ou de " circonstance " présente une réflexion inédite sur un événement dont l'importance est éprouvée. Désormais, les frontières tendent peu à peu à s'estomper entre le livre et la grande presse.

Moins assurés d'un public fidèle que leurs confrères régionaux, les grands journaux nationaux jouent la carte de la qualité. Ils tentent de se rassurer eux-mêmes en soulignant que la presse " de qualité " et " de commentaire " résiste mieux aux assauts de la télévision que la presse " de distraction ". Discours qui a sa part de vérité : en effet, avant 1958, date de la plus forte expansion de la télévision en France, seuls les grands faits divers attirent les lecteurs occasionnels . Après mai 1958, ce sont les événements politiques qui retiennent l'attention d'une clientèle versatile : ceux de 1961, de 1962, et enfin de 1968.

Ce discours, face au double défi de l'audiovisuel et du livre, ne peut dissimuler longtemps la fin d'une époque, celle de la complémentarité. En se découvrant une vocation pour l'information permanente, au début des années 60, la radio avait ouvert la première brèche dans le monopole des quotidiens. Vers la fin de la décennie, la presse, le livre, la radio et la télévision, chacun à sa manière, se consacre à l'information en s'adressant à tous et en parlant de tout. Jamais sans doute l'imprimé, le son et l'image n'avaient rivalisé à ce point pour conquérir un public passablement versatile et souvent passif. Alors qu'ils adoptent chacun une stratégie de conquête tous azimuts, ils se heurtent ensemble aux limites d'un marché que circonscrivent le temps disponible de chacun et l'abstentionnisme du grand nombre à l'égard de l'information ou de la culture, que cet abstentionnisme soit relatif ou absolu.

La riposte de nouveaux hebdomadaires : les « news »

Dans les premières années 1960, la presse quotidienne est traumatisée par la télévision. Pour illustrer la supériorité du dernier-né des " mass media ", les journalistes de la presse écrite citent souvent la mésaventure de ce directeur d'un grand quotidien parisien : en mai 1961, après la retransmission en direct d'un mariage princier en Grande-Bretagne, il choisit de publier des articles écrits à partir des images retransmises, plutôt que d'attendre les commentaires des envoyés spéciaux à Londres. Les professionnels mettent souvent l'accent sur ce handicap de la presse en ce qui concerne la rapidité de la transmission des nouvelles.

Ce sont pourtant les magazines illustrés qui apparaissent comme les seules victimes de la télévision. La Grande-Bretagne, pour la première fois, tire la sonnette d'alarme en 1957 : Picture Post et The Illustrated disparaissent. Ils dépassaient chacun les 700 000 exemplaires. Les premières difficultés de Paris Match sont contemporaines de l'arrivé de la télévision en France. Il y a plus convaincant encore : la baisse de ses chiffres de vente est beaucoup plus sensible dans les régions où le téléspectateur a le choix entre plusieurs programmes. A Nancy, par exemple, où peuvent être captés les programmes de la télévision française et ceux de Télé-Luxembourg, les ventes de Paris Match ont diminué dans de plus fortes proportions qu'ailleurs. L'argument paraît décisif. Il y en a pourtant d'autres qui reçoivent aussi un très large écho dans la presse française. En janvier 1968, après quelques mois d'une existence précaire, Le Nouveau Candide disparaît. Fin 1971, le magazine américain Look se saborde. Il avait voulu rivaliser avec la télévision sur le terrain où elle est imbattable, celui de l'image.

Life et Paris Match ont voulu, chacun à sa manière, tirer les enseignements de ces échecs. Dès 1968, l'hebdomadaire américain tente un renouvellement de sa formule pour relever le défi que la télévision lui lançait sur le plan de l'image. Il relègue les photos au second plan. Il cherche à s'attacher une nouvelle clientèle en abordant chaque semaine une grande enquête ou un sujet-choc que lui suggèrent les problèmes brûlants de l'heure. Dans les numéros les plus vendus de 1972, on trouve : les tortures au Vietnam, la drogue, le radicalisme politique. Life entend par conséquent se démarquer de son rival, le malheureux Look. L'issue sera néanmoins fatale, fin 1972 : Life se saborde à son tour, emporté par une diminution continue de ses recettes publicitaires.

Avant les autres, Paris Match tire les enseignements de la concurrence avec la télévision. Certes, il bénéficie, par rapport à ses homologues américains, d'un privilège sans doute décisif. Sur le marché des magazines illustrés d'information générale, il est pratiquement le seul : on peut en effet classer Jours de France parmi les journaux plus spécifiquement féminins. Il reste que Match a changé de cap bien avant Life. C'est en effet dès le début des années 1960 que la magazine français connut ses plus grandes difficultés. A l'époque, ses responsables avaient cru pouvoir se battre contre la télévision avec les armes de l'ennemi. Cette bataille à coups d'images ne pouvait pourtant pas être gagnée. Après quelques années difficiles, l'hebdomadaire adoptait une autre stratégie : celle des enquêtes, dictées par une actualité plus ou moins immédiate…

La véritable riposte à la télévision, ce sont les newsmagazines - hebdomadaires d'information générale - qui l'apportent : leurs prototypes les plus en vue, vers la fin des années 50 et le début des années 60, ce sont les américains Times et Newsweek, l'allemand Der Spiegel et L'Express français. Progressivement, ils prendront la place qui fut longtemps celle des grands magazines illustrés.

Plusieurs traits caractérisent cette nouvelle forme de presse et de journalisme. Ces publications ont recours à divers procédés de mise en pages ou d'écriture (rewriting), qui permettent une lecture plus rapide et plus facile. Ensuite, ils abordent des sujets assez divers pour intéresser un public très large. Enfin, ils s'ouvrent à des préoccupations souvent négligées par les autres organes d'information ; ils comblent ainsi les vides laissés, d'un côté, par des quotidiens trop sollicités par l'actualité au jour le jour et, de l'autre, par les grands magazines illustrés. 

La supériorité de ces nouveaux journaux est ailleurs : elle réside dans leur participation aux débats d'idées et aux luttes partisanes ou idéologiques de l'époque. Ils tirent le meilleur avantage possible de leur périodicité, qui favorise l'interprétation et le commentaire.

Pendant les années 60, les hebdomadaires d'information générale sont ainsi devenus, très souvent, le refuge des prises de position partisanes ou idéologiques. Néanmoins, cette évolution a été contrariée par un double mouvement de ces hebdomadaires vers la concentration et la dépolitisation.

Vers la concentration, d'abord, selon une pente comparable à celle que subissent tous les géants de l'information, les quotidiens comme les organismes de radiodiffusion. Deux ou trois grands subsistent, avec une frange concurrentielle plus ou moins étroite de journaux beaucoup plus petits.

Vers la dépolitisation ensuite. Non pas qu'ils " parlent " moins de politique, mais ils en " font " de moins en moins, à mesure qu'ils vieillissent. Cette dépolitisation est la conséquence inévitable du grand nombre : dès lors qu'ils veulent dépasser le cercle des fidèles dont ils sont censés être les porte-parole, ils renoncent à l'intransigeance de leurs débuts. Devenus puissants, ils ont tous été guettés, à un moment donné, par la tentation de trahir leurs premières fidélités.

Deux situations illustrent cette marche plus ou moins forcée vers une relative dépolitisation. En France, c'est la montée des trois grands, tout au long des années 70 : L'Express, Le Nouvel Observateur et Le Point. Aux États-Unis, c'est la disparition de Collier's, Liberty, The American Magazine, Woman's Companion et
Coronet.

    Après 1970-1975 : le pari de la diversité 

Tandis que la presse quotidienne essaie de consolider ses positions, la presse périodique poursuit sa croissance en se diversifiant toujours davantage : pour elle, le choix d'audiences spécifiques - de " cibles pures " dans le langage du marketing - constitue le prix de la croissance. L'évolution des techniques d'impression et l'apparition de la micro-édition rendent possibles le choix de l'éclectisme pour la plupart des quotidiens, et celui de la segmentation du marché par les journaux périodiques.

Des quotidiens aux carrières très diverses...

Les facilités nouvelles de la technique et la carrière glorieuse des hebdomadaires d'information générale poussent les quotidiens, qui, ans renoncer aux illustrations, et désormais en quatre couleurs, misent davantage sur le " sérieux " des informations et sur la qualité des commentaires. D'un autre côté, ils développent les rubriques locales, avec les faits divers et l'annonce des naissances et des décès, en même temps que les rubriques de renseignements ou de services.


La situation des quotidiens varie considérablement selon les pays : leur destinée paraît se conformer au autant aux traditions qu'aux lois. L'examen de l'évolution du taux de pénétration des quotidiens, mesuré par la diffusion moyenne par jour et pour 1 000 habitants, montre que la France est lanterne rouge, après avoir occupé la première place, et de loin, avant 1914.

Évolution du nombre d'exemplaires de quotidiens tirés pour 1 000 habitants en France

1914

1945

1960

1970

1980

1991

1997

244

303

252

238

194

177

153


L'examen parallèle de l'évolution de la population et celle du tirage cumulé des quotidiens, dans deux pays aussi différents que la Suisse et les États-Unis, montre que le déclin des journaux n'est une fatalité que pour ceux qui s'y résignent.

La variété croissante des autres journaux

Les spécialistes du marketing tirent partout les enseignements de la même thèse : la recherche des " cibles pures " est le prix que la presse doit payer, désormais, pour poursuivre sa croissance. Leur fortune est d'autant plus grande que l'évolution des techniques d'impression favorise l'application de leurs recettes : la micro-édition permet la publication, à moindres frais, de journaux tirés à plusieurs centaines ou plusieurs milliers d'exemplaires. Le pari de la presse sur la diversité s'appuie enfin sur un fait, dont on découvrira plus tard toutes les implications : en 1956-1957, les États-Unis emploient pour la première fois plus de cols blancs - techniciens, gestionnaires, fonctionnaires, employés de bureau - que de travailleurs en bleus de travail. La " désindustrialisation " des pays les plus riches du monde ne fait que commencer, avec des effets importants, tout à la fois sur les relations sociales et sur l'échange des idées.

La thèse des spécialistes du marketing se justifie après les résultats de plusieurs enquêtes menées auprès des Américains. Ces enquêtes font de 1963 le point de départ d'une nouvelle étape dans l'histoire des médias : pour la première fois, la source d'information à la fois la plus courante et la plus crédible n'est plus la presse, mais la télévision. L'audience globale de la télévision dépasse en effet, aux Etats-Unis et la pour la première fois, celle des journaux quotidiens… En novembre 1963, l'Amérique du Nord a appris l'assassinat du Président Kennedy par le téléphone et par la télévision, avant même que les journaux aient eu le temps de présenter l'information.

  • Les journaux périodiques constituent une catégorie résiduelle : elle comprend tous les journaux autres que quotidiens. Leur nombre et leur diversité n'ont pas cessé de s'accroître, depuis les années 1960. Parmi ces périodiques, il convient de réserver un sort particulier à deux catégories.
  • La presse professionnelle fait figure d'ancêtre : elle a partout suivi le cours de la professionnalisation croissante des sociétés modernes. Vendue le plus souvent par abonnements, elle représente en France, plus de 1300 titres en l'an 2000, hebdomadaires, mensuels ou trimestriels, ce qui correspond à près de 300 millions d'exemplaires par an. Avec des titres aussi divers que la France agricole (1947), 01 Informatique (1966), etc...
  • La presse hebdomadaire d'informations générales, est aussi la plus généraliste : depuis le Nouvel Observateur jusqu'à Marianne (1997), sans oublier les journaux locaux ou départementaux (La Manche libre, Le Pays Roannais, La Dépêche du Midie, etc…), les city magazines, plus nombreux en France depuis 1975, les journaux du 7e jour, Le Journal du Dimanche, Le Canard enchaîné (1915) ou Charlie Hebdo (1992).

La presse d'un seul public

Hormis ces deux catégories de périodiques, on peut distinguer, parmi les autres publications, celles qui sont destinées, en principe, à un public déterminé et celles que se consacrent, en priorité, à un sujet donné. La presse d'un seul public est à la fois la plus ancienne et la moins diverse : depuis les magazines catholiques Pèlerin magazine (1873) et La Vie (1945) jusqu'à la presse des décideurs économiques ou financiers, comme Le Journal des finances (1867) ou le mensuel Challenges (1982), en passant par la presse féminine, avec L'Écho de la mode pour ancêtre (1878) et son lointain successeur, pour les hommes, Men's Health (1999), la presse pour les seniors Notre Temps, (1968) et, surtout, la centaine de titres français de la presse des jeunes ou des adolescents, avec le Journal de Mickey (1934) ou Salut les copains (1963).

La presse d'un seul sujet 

Elle atteint, avec des titres plus nombreux et souvent plus récents, des audiences plus ou moins larges et très diverses, géographiquement et sociologiquement. Par sa nature, le sujet, parfois, ne permet d'atteindre que des audiences étroites : ainsi les revues savantes (Annales de l'Institut Pasteur), les journaux de violons d'Ingres (Rustica, 1928). Mais les mêmes sujets peuvent escompter des audiences étendues s'ils sont traités avec un souci affiché de vulgarisation, avec la volonté de rallier des adeptes à un idéal, à une doctrine : Commentaire, (1978), Le Débat (1980) ou les plus anciens Esprit (1932) et Les Temps modernes (1945). Certains journaux réussissent le tour de force de se consacrer à un sujet très circonscrit et de conquérir une audience potentiellement indéterminée : depuis la presse de vulgarisation économique Capital (1991), jusqu'aux journaux de radiotélévision Télé 7 jours (1960) ou les titres de la presse sportive France football, L'Équipe, L'Auto-journal (1950), ou même la presse dite " people ", centrée sur les stars et le journalisme " d'intérêt humain ", comme Voici ou Gala, en passant par l'illustre Psychology Today (1967), qui a des équivalents partout dans le monde.

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D'après Françis Balle : "Médias et Sociétés" - Editions Montchestien, Paris, 1999

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